Interviews and Speeches

B2) Le ministre des Affaires étrangères Nikola Dimitrov multiplie les rencontres avec ses homologues européens. Objectif : convaincre les plus récalcitrants de donner leur feu vert en octobre pour ouvrir les négociations d'adhésion à l'UE de la Macédoine du Nord. Dans un entretien à B2, il confie ses espoirs... et ses doutes

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Nikola Dimitrov, dans les bureaux bruxellois de la mission de la Macédoine du Nord (© LH/B2)

Le président français Emmanuel Macron insiste pour qu'il n'y ait pas d'élargissement tant que l'Union européenne n'a pas été renforcée en interne. N'a-t-il pas raison ? 

L'objectif défendu par Emmanuel Macron est très légitime et stratégique. Il est important aussi pour notre région, qui est encerclée par des États européens. Or vous ne pouvez pas atteindre l'objectif d'avoir une Union européenne forte et consolidée tant que notre région ne devient pas bleue elle aussi. Je dirais que les deux processus sont complémentaires et importants pour l'avenir de l'Europe. L'Union a vécu de graves crises, que ce soit la crise financière, la crise migratoire ou même celle de sa propre histoire que l'on voit avec le Brexit. Une consolidation interne est, en effet, nécessaire. Il est important de repenser la direction que veut prendre l'Union européenne et la manière dont elle prend ses décisions. Mais les deux processus peuvent se dérouler en parallèle.

Pour vous, on peut donc élargir et approfondir ?

Oui. C'est, je crois, ce que le président français a dit lors de sa récente visite à Belgrade [Serbie]. Ouvrir les négociations d'adhésion ne veut pas dire que nous serons membres rapidement. Cela prendra du temps. Nous ne demandons pas à ce que les exigences soient diminuées. Ce ne serait d'ailleurs pas positif pour nos citoyens. En ce sens, la rigueur européenne est bienvenue. Nous devons investir pour faire de ce processus un processus gagnant-gagnant.

La Commission européenne a recommandé l'ouverture des négociations d'adhésion pour votre pays, mais les 28 n'ont pas été capables de prendre une décision en juin.  La décision est maintenant prévue pour octobre. Vous estimez avoir des chances ? 

Je dirais plutôt que je suis optimiste. Le sujet sera à l'agenda du Conseil des Affaires générales du prochain 15 octobre, à Luxembourg. Et les leaders prendront une décision le 17 octobre. Nous espérons en effet une décision positive pour commencer le voyage. Nous avons un cas très convaincant. L'obstacle était la question du nom. Nous avons réussi à résoudre cela, avec un compromis très européen. Ce que certains croyaient presque impossible. Notre pays n'a plus aucun problème bilatéral dans la région. Nous avons fait un effort évident en faveur d'une démocratie régie par l'état de droit, la lutte contre la corruption, l'indépendance du pouvoir judiciaire, ou encore pour renforcer la société civile et la liberté des médias, ce qui est très important pour obliger les politiciens à rendre des comptes.

Pour la Macédoine du Nord, c'est si important d'avoir ce feu vert ?

Les enjeux sont énormes. Non seulement pour la Macédoine du Nord, mais aussi pour toute la région. Cela fait quatorze ans que nous sommes un pays candidat et dix ans que nous sommes dans la salle d'attente. Si l'Europe ne réagit pas à tout ce que nous avons pu réaliser ces deux dernières années et demie, ce serait un message très problématique pour le reste de la région, qui pousserait à réfléchir à deux fois avant de faire des compromis politiques difficiles. Il en va également de la crédibilité de l'Union dans la région. Sans réponse positive, c'est l'effet de levier du processus qui sera affaibli. De plus, octobre sera donc une opportunité de succès. Et actuellement, je ne pense pas que l'Europe puisse se permettre le luxe de rater cette opportunité d'avoir un succès.

Plus de 90% de vos citoyens sont favorables à l'adhésion selon Eurostat. Pensez-vous qu'un échec ferait chuter ce sentiment ? 

Comme je l'ai dit à un de vos collègues britannique, vous êtes à l'intérieur depuis longtemps. Vous avez parfois tendance à oublier à quel point il fait froid dehors. Mais vous savez, il y a une différence entre soutenir l'intégration européenne et croire que cela est réellement possible. Un sondage sur les possibilités d'y arriver donnerait probablement des résultats intéressants.

Sans un feu vert de Bruxelles, votre gouvernement pourrait être en jeu ? 

Plutôt la nation. Je dois être honnête. Il ne sera pas facile pour moi, en tant que ministre, de rentrer chez moi en octobre et de dire : « Oh, ne vous inquiétez pas, ils décideront l’année prochaine ». Après dix ans de refus, le rendez-vous d'octobre n'est pas un simple point d'étape. Les enjeux sont élevés. Nous avons besoin de cet espoir, de l'énergie politique pour continuer à aller dans la bonne direction. Sans cela, nous serons affaiblis. Ce seront les sceptiques, les nationalistes, ceux qui doutent du projet européen qui seront renforcés. À l'inverse, une décision positive aidera à montrer que c’est possible et que c’est entre nos mains.

Le fait d'être lié dans un 'paquet' à l'Albanie n'est-il pas un handicap ? 

Nous avons une vision pour l'ensemble de notre région. Et elle est européenne. Il est de notre intérêt que l'Albanie réussisse ce processus, qu'elle avance dans la même direction. Certaines préoccupations, comme l'état de droit, seront mieux prises en compte si l'Albanie est dans le processus d'adhésion plutôt qu'en dehors. Nous devons travailler dans la région pour créer une dynamique positive afin de nous aider mutuellement à progresser, plutôt qu’une dynamique négative, de compétition. Cela dit, le processus d'adhésion est fondé sur le mérite, et chacun doit montrer des résultats. Il n’est pas possible de concilier cette logique de conditionnalité et celle de groupe. Deux pays valent mieux qu'un, mais un vaut mieux qu'aucun. Pour l'adhésion à l'OTAN, la différenciation a été faite. La question du nom nous a empêché d'avancer, mais l'Albanie et la Croatie l'ont fait.

Avec Johannes Hahn, on le sait, vos relations sont très bonnes. Dans la future Commission de Ursula von der Leyen, c'est le Hongrois László Trócsány qui sera en charge de l'élargissement. Comment jaugez-vous cette nomination alors que Budapest a été en désaccord avec Skopje sur le sort de l'ancien Premier ministre macédonien Nikola Gruevski ? 

J'observe que le portefeuille est essentiellement identique. Ce qui est une bonne chose. Nous sommes encouragés par l'intérêt de la Présidente élue envers notre région. Quant à la Hongrie, c'est un pays voisin. Et son gouvernement est favorable à l'élargissement. Ce qui est assurément bien accueilli. Nous avons aussi un désaccord sur la situation de notre ancien Premier ministre (1). [Mais] il est important de travailler ensemble dans les domaines où nous avons des intérêts communs, malgré cette différence.

(propos recueillis par Leonor Hubaut)

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La Macédoine du Nord et la PSDC

Avec l'Union européenne, vous êtes déjà engagés dans les questions de gestion de crise, en participant notamment aux missions de la PSDC. Pourquoi ? 

C'est un domaine important. Nous pensons que faire partie de l’Europe, c’est aussi partager le fardeau de la sécurité, de la gestion de crise. C'est aussi important pour notre adhésion à l’OTAN. Nous voulons jouer un rôle actif et montrer que nous prenons sérieusement ce fardeau. D'autant que nous espérons devenir encore plus proches. Nous avons un accord dans le cadre de Berlin +. Nous sommes actuellement en discussion pour voir comment nous pouvons aider en République centrafricaine

Et participer au Fonds européen de défense, ou à la PESCO, comme État tiers ? Vous y pensez ? 

C'est dans notre esprit bien sûr. Nous faisons des efforts pour augmenter nos dépenses en défense, notamment pour des projects d'équipements sur 10 ans. Nous concentrons nos efforts sur nos forces déplorables, pour les rendre interopérables et utiles pour l'Union et l'Alliance.

Entretien en tête à tête mercredi 11 septembre dans les locaux de la mission de Macédoine du Nord auprès de l'UE à Bruxelles

(1) Le gouvernement de Viktor Orbán a accordé l'asile à Nikola Gruevski, ancien Premier ministre macédonien, en novembre 2018, alors qu'une condamnation à prison a été émise par la justice macédonienne. Depuis Skopje demande, sans succès, son extradition. László Trócsány est ancien ministre de la Justice du gouvernement de Viktor Orban qui a décidé d'accorder l'asile.

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